Sep 11, 2006

Mon 11 septembre 2001

Je suis de ceux qui ne sont pas allés voir les films World Trade Center et United 93. Pas le courage. Pas l'envie de revoir ses images. Pas encore… en tout cas.

J'ai longtemps hésité à faire ce post. Ce n'est finalement pas facile de parler de ce 11 septembre 2001. Qu'écrire qui n'a pas déjà été écrit ? Que dire qui n'a pas déjà été raconté ? D'autant plus, qu'il m'a fallu plusieurs mois pour vraiment me souvenir du déroulé des événements ce jour-là. Et, tout n'est pas encore clair à 100%. Enfin… voilà mon histoire.

En 2001, j'habite à côté du World Trade Center. Au 50 Battery Place, dans un quartier qui s'appelle Battery Park. Un quartier de Manhattan au bord de l'eau où se mèlent l'océan Atlantique et l'Hudson river. Le jour avant le drame nous pic-niquons, avec des amis, sur l'une des nombreuses pelouses qui font face à l'océan. J'aime beaucoup ce "borough" de New York.

Pierre-Albert, sa femme Claire et sa fille Louise (elle devait avoir à peine plus d'un an) sont arrivés de France. Il y a deux jours. Claire attend son deuxième enfant. Ce matin du 11 septembre, nous avons prévu d'aller au sommet du World Trade Center. J'effectue une mission dans une boîte financière britannique logée dans la tour numéro 2, 12e étage, depuis plusieurs semaines. Je n'ai pas de rendez-vous avant 10h. Mon badge électronique devrait nous permettre d'éviter la queue des touristes.

Astrid, ma fille, 10 ans, et sa maman sont parties à 7h15 en métro, direction le Lycée Français, Upper East side. 8h00, mes amis et moi prenons le petit déjeuner dans le salon. On se prépare doucement. Ma tasse de thé à la main, je lis les infos sur mon ordinateur portable. Un mac power G3. Noir. Le New York Times d'abord, puis Le Monde. Je crois me souvenir que ce jour-là Israël avait fait une incursion dans les territoires occupés avec ses blindés.

8h45, j'entends une détonation. Comme un avion de chasse qui passe le mur du son. Je crois d'ailleurs qu'il s'agit de ça. Quoi d'autre ? Pierre-Albert sort de la salle de bain. "Tu as entendu ce bruit ? Y'a un truc qui vient d'exploser !", me dit-il. "Sans doute le bang d'un avion de chasse", lui dis-je, pas très convaincu.

Un peu avant 9h00, je reçois un appel téléphonique de François Dufour, le rédacteur en chef de Mon Quotidien : "Il y a un avion qui vient de s'écraser à côté de chez toi, dans le World Trade Center. Va jeter un œil". Je n'en crois pas mes oreilles. J'attrape mes "Teva" et, avec Pierre-Albert, nous nous précipitons dehors. Je vis au rez-de-chaussée. Je ne pense alors pas du tout à une attaque terroriste. Pour moi, c'est un petit avion qui vient de rentrer dans la tour. Il y a toujours des hélicos et des avions de tourisme qui font visiter Manhattan par les airs. Sans doute une erreur de pilotage, me dis-je.

Pas le temps de passer la porte du hall d'entrée, qu'un bruit assourdissant se fait entendre. Beaucoup plus fort que le premier. Le sol en tremble. Nous courons vers les tours. Mon téléphone portable sonne. C'est encore François qui m'explique qu'un deuxième avion vient de frapper l'autre tour. Là, plus de doute. Ce n'est pas un accident. Pas deux fois en quinze minutes.

Les deux tours sont en feu. C'est le cauchemard. Des débris jonchent le sol. Pompiers et flics courent dans tous les sens. Les sirènes hurlent. La presse est déjà à pied d'œuvre, les caméras braquées sur les tours. Avec Pierre-Albert, nous nous trouvons au pied des tours, à l'angle de West Side Highway et de Liberty Street. Je discute avec un pompier. Il est en train de mettre en place un périmètre de sécurité. Il m'explique que ce sont deux avions de ligne qui viennent de se cracher dans les tours. Vu d'en bas, et du côté où nous sommes, on n'a pas l'impression que le trou est énorme.

Cette fois, pas de doute. Ca ne peut être qu'une attaque terroriste. Nous décidons de retourner chez moi. J'essaye de joindre mon ex-femme. Pas moyen. Elle doit être dans le métro. Sur le chemin du retour. Espérons qu'elle ne s'est pas arrêtée au centre commercial qui se trouve au sous-sol du World Trade Center, comme elle le fait régulièrement.

9h20 environ, nous sommes de nouveau dans mon appartement. Pierre-Albert raconte ce qu'il a vu à Claire. Je me précipite sur mon ordi, direction internet. J'arrive à rentrer sur le site de France Info. Là, une seule page accessible. Elle parle de l'attaque et explique briévement que 5 à 9 avions (je crois) auraient été détournés.

Vingt minutes après, nous repartons sur les lieux. Des centaines de personnes marchent à contre sens, fuyant. Elles marchent calmement, mais d'un pas décidé. Certaines sont blessées. Elles ont du sang sur le visage. Le téléphone sonne. Encore François. Un avion vient de s'abattre sur le Pentagone, à Washington. Je ne bouge plus. C'est incroyable. La guerre au cœur des États-Unis. L'horreur à deux blocs de chez moi.

"Où vont tomber les autres avions ?", se demande Pierre-Albert. Wall Street est juste à côté. Prochaine cible ? Nous revoilà au pied des tours. Au même endroit que tout à l'heure. J'ai pu passer le barrage avec ma carte de presse. J'ai la détermination d'interroger des témoins mais je ne peux m'empêcher de fixer les tours. Des gens sont là aux fenêtres. L'un d'entre eux agite une chemise blanche. Il est juste au-dessus de l'étage en feu. Dramatique.

Et puis soudain, c'est l'horreur absolue. Au milieu des papiers qui volent, quelque chose tombe plus vite. "Un type vient de sauter", hurle Pierre-Albert. C'est insoutenable. Un morceau de tôle en feu finit sa chute à quelques centimètres de nous. "Tu as vu ça ! On aurait pu ce le prendre sur la gu… C'est dangereux ! Partons", continue-t-il. Et puis soudain, un, puis deux autres corps… qui tombent. C'est terrible. Les larmes me viennent. Pas question de rester là plus longtemps.

Nous rebroussons chemin. Tournant le dos aux tours. Muets. Choqués par ce que nous venons de voir. Il doit être 10h. Nous sommes à un bloc de notre appartement. Soudain un bruit énorme. Comme une bombe. Des hurlements. Des cris. Nous nous retournons ! Un immense vague noire se prépare à nous recouvrir. Les gens courent dans tous les sens. Juste le temps pour nous de rentrer dans le hall de mon immeuble. Et nous voilà, dans le noir absolu ! C'est la panique totale. Nous croyons que c'est un autre avion qui vient de s'écraser sur notre quartier. Nous n'avons pas vu la tour s'écrouler. Nous ne le serons que plus tard.

Ils sont des dizaines dans le hall d'entrée de mon immeuble. Terrifiés. Pierre-Albert a rejoint Claire dans l'appartement. Une femme fait un début de crise d'asme, je la conduis chez moi. Elle s'allonge sur le canapé, en pleure. Nous sommes toujours dans le noir. J'avais laissé une fenêtre entre ouverte et cette poussière grise est entrée dans le salon. Louise, le bébé de Claire, pleure. On a tous peur. Vont-ils raser le quartier avec les avions ? Une seule envie : fuire. Mais où ? Je regarde par la fenêtre (fermée)… pas moyen de voir plus loin que le bout de mon nez.

Je pense à ma fille et à sa maman. J'ai peur. Est-elle bien arrivée à l'école ? Où est passée mon ex-femme ? Cela fait au moins dix fois que j'essaye de la joindre. Pas moyen. J'appel des amis. Rien. Je regarde ma montre. Astrid est rentrée à l'école à 8h15. Elle doit être en sécurité. Mais sa mère ? Elle devrait être là. Pierre-Albert essaye de me rassurer. La police a du bloquer les métros. Elle ne peut pas passer. J'ai le cœur qui bat à cent à l'heure.

Je ne sais pas combien de temps il se passe avant que le premier rayon de soleil refasse son apparition. Peut-être 15 minutes. Quinze longues minutes. La jeune femme sur le canapé va mieux. Je lui propose de téléphoner à sa famille. Mon téléphone marche toujours. Elle tombe sur un répondeur. Elle parle espagnol. Elle explique que tout va bien. Qu'elle est en vie. Puis raccroche, nous remercie et s'en va. Par la fenêtre, je vois des gens recouverts d'une couche blanche de poussière. Tout comme le sol. Le spectacle est irréaliste. On dirait un matelas de neige en plein été. Ils fuient les lieux. Nous devrions en faire autant… d'ailleurs. Et toujours pas moyen de joindre mon ex-femme et ses amis. Où est-elle ? Je ne veux pas envoyer d'email pour dire que je vais bien… Tant que je n'ai pas de nouvelles de ma famille.

Nous retournons dans le hall avec Pierre-Albert. Il a peur du stress pour Claire, en pleine grossesse. Je parle avec le "super" de l'immeuble. Il m'apprend que c'est l'une des tours qui est tombée. "C'est pas possible !", lance mon ami. Pas le temps d'en dire plus que de nouveaux cris surgissent de la rue, des gens courent, rentrent dans l'immeuble. La panique revient. Et nous revoilà plonger dans le noir. L'autre tour s'effondre.

Dans l'appartement, nous essayons de rester calme. Pas facile. On frappe à la porte. C'est un pompier. Il est blessé. N'y voit plus rien. Il a de la poussière plein les yeux. Nous l'aidons à se laver le visage. Lui offrons à boire. Il se pose sur une chaise pour un moment… sans dire un mot. Il repartira quand le nuage sera passé. Il fait si beau ce 11 septembre à New York.

Toujours pas moyen d'avoir des nouvelles de ma fille et de sa maman Élisabeth. Soudain l'ordre nous est donné d'évacuer. Les bâteaux arrivent de tous les côtés. Les Américains sont d'un calme absolu. Pas de mouvement de panique, cette fois. Les personnes âgées d'abord, les enfants et les femmes ensuites. C'est le silence complet. Nous avons tout juste le temps de prendre nos papiers. Je mets nos deux ordinateurs portables dans mon sac à dos. Louise est dans sa poussette. Des policiers nous distribuent des masques. Et nous voilà dans la rue. En short, tee-shirt et tongues. Il doit bien faire 30 degrés. Mon objectif : récupérer ma fille à l'école en espérant que sa maman sera aussi là.

Il nous faut donc aller Upper East Side. Nous trouvons un bateau qui fera halte sur la 62e rue et East River. C'est un remorqueur. Il est rouge. Pas du plus jeune âge. Nous sommes au moins 200. L'air épuisé. Les yeux dans le vague. Tous collés à notre téléphone portable. Pas moyen de joindre qui que ce soit. Nous regardons la fumée qui s'échappe du bas de Manhattan. Incroyable ! Les tours ne sont plus là. Combien de gens sont morts ?

La remonté de la rivière nous semblera interminable. Au moins une heure et demie. Une fois sur la 62e rue, nous nous précipitons chez des amis de mon ex-femme. Le doorman les appelle. Ils n'ont aucune nouvelle d'elle. Mais ma fille est bien à l'école. Je suis livide. Que vais-je lui dire quand je vais la voir. Que je ne sais pas où est sa mère ? Pas question. Claire est épuisée et sous le choc. Elle monte se reposer chez Odile et Laurent. Pierre-Albert et moi, on part à l'école.

J'essaye encore de joindre Élisabeth. Pas moyen. J'espère qu'elle aura eu l'idée d'aller à l'école aussi. Mais que faire si elle n'est pas là. 14h00, j'arrive devant l'école. Je suis grave. Profondément triste et stressé. Soudain, sur le trottoir, devant moi. Astrid et sa maman. Je n'ai jamais été aussi heureux de les voir. Je les prends dans mes bras. Elles pleurent. Mais quel soulagement. On va pouvoir rassurer nos familles. C'est François qui le fera pas téléphone suite à un email que je lui ai envoyé.

J'apprendrai, comme je le craignais, qu'Élisabeth était dans le métro au moment où les tours se sont écroulées. À une station du World Trade Center. Elle ne savait pas ce qu'il se passait. Elle allait sortir de la station quand, soudain, tout le monde est retourné dans la rame de métro. Le chauffeur hurlait : "Montez ! Montez ! je vais fermer les portes". Et la poussière c'est engouffrée dans la station. Heureusement, elle n'a pas eu le temps de rentrer dans les rames. "Les gens pleuraient", me racontera Élisabeth. "Certains étaient à genoux et priaient. On a bien cru qu'on allait tous mourir", m'avouera-t-elle.

Finalement le métro fera marche arrière, libérant ses passagers une station plus haut, à City Hall. Elle sera remontée à pied jusqu'à l'école. Nous sommes donc tous en vie. Nous finirons le reste de la semaine chez nos amis. À dix dans un appartement. On récupérera, par chance, les affaires de nos autres amis quelques jours après. Ils prendront l'avion le lendemain, pour la France, pas rassurés mais soulagés de partir. Partir ? Nous y avons pensé. Comme des milliers d'expatriés. Certains l'ont fait. Pour nous, la magie de cette ville aura été plus forte que la peur. Une peur qui, parfois, est encore là. Aujourd'hui, ma fille n'ira pas en métro à l'école. Ni en bus. Taxi cette fois. On ne sait jamais. Un malade ! Ridicule, sans doute. Mais que voulez-vous…

6 comments:

  1. Anonymous10:42 AM

    Cher Jean-Francois,merci pour ce recit si sincère,pour t'avoir connu il y a quelques années tu avais deja bravé bien des dangers,et ton sang froid t'avais servi à te sortir de pas mal de situations...
    Aujourd'hui tu dois vivre avec ces images et cela ne doit pas etre évident,mais la vie continue et par chance ta famille est toujours là auprés de toi...
    Sincères félicitations pour ta réussite pro et tes excellentes analyses...
    Bon courage,
    Amicalement
    jp

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  2. Bonjour,
    C'est avec beaucoup d'émotions que je viens de lire votre message.

    Même si cela n'a pas du être facile de vous replonger dans cette histoire (mais comment l'oublier de toute façon ?), vous avez bien fait de la publier.

    Merci mille fois pour ce témoignage sincère et véritable.

    Bon courage à vous, à votre famille et à vos amis.

    Bien Cordialement,

    V.F. de Belgique

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  3. Un récit émouvant et immersif.

    Merci de mettre un visage et des vies sur ces images presque irréelles.

    Bon courage pour la suite,

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  4. Anonymous5:12 AM

    un récit émouvant. Merci de nous faire partager ce moment.

    Courage à NY et surtout continue ton superbe travail qui m'éclaire sur ce monde fascinant des médias.

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  5. Anonymous5:51 AM

    Bonjour ou Bonsoir,

    Récit très émouvant et la terre entière a été bouleversée par ce douloureux événement.

    Ma fille a un exposé à rédiger en anglais uniquement sur les pompiers ce triste jour du 11 septembre 2001. Mis à part de trouver le nombre de DC chez le pompiers, rien d'autre. Ma fille est allée voir le film sorti dans notre département la semaine dernière mais prendre des notes dans le noir a été mission impossible. Si vous aviez des renseignements concernant uniquement les pompiers pourriez-vous SVP me les envoyer à :
    bernadette.golleret@tiscali.fr
    La prof a donné le thème des pompiers à ma fille parce qu'elle veut en faire son métier. Elle a 14 ans et est actuellement JSP et devrait passer en juin prochain le brevet pour devenir pompier volontaire.
    Je vous remercie bien vivement par avance. Le devoir est à rendre le jeudi 5 octobre prochain.
    Bien respectueusement à vous.

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