Sep 18, 2006

Pourquoi Libé n'abandonne-t-il pas le papier ?

La crise que vit Libération n'a rien d'unique. C'est celle de la presse quotidienne nationale dans les pays occidentaux. Ce journal mythique, qui à mon avis a été l'un des meilleurs et des plus beaux du monde, a sans doute fait des erreurs stratégiques. Mais rien de plus que la majorité des quotidiens nationaux dans les pays occidentaux. Ils perdent des lecteurs et des parts de marché publicitaire partout. Comme eux, il a du mal à se réinventer. Pas plus. Pas moins. Libé n'est pas le quotidien qui perd le plus d'argent.

En revanche, plus qu'eux, il a raté le tournant du net. Pourquoi plus qu'eux ? Parce que la nature, l'esprit Libé aurait dû le porter à être l'un des premiers à occuper les créneaux de l'information-conversation, du "journalisme"-citoyen (comprenez tous correspondants et non tous journalistes), du débat-citoyen, des blogs… Il aurait dû être à l'origine de sites de réseaux sociaux et des sites de petites annonces gratuites pour les particuliers à la façon Craigslist. Il était le quotidien le mieux placé "idéologiquement" pour être un des leaders de cette révolution "pronétarienne" dont parle Joël de Rosnay (télécharger gratuitement son livre en pdf ici). Une sorte de vocation naturelle.

Il avait pourtant bien commencé sur le net. Il n'a malheureusement pas persisté. On ne réécrira pas l'histoire. Toujours facile de faire des constats et de donner des leçons après. Ce n'est pas le but de mon propos. Loin de là.

Je crois encore à la force de la marque Libé. Et, je crois qu'il y a la place pour un Libé en France. Un journal moderne, sans concession, mordant qui appuie là où ça fait mal. Un journal dans son époque, pas forcément engagé sur une partie de l'échiquier politique, mais qui ne fait pas dans le politiquement correct. Un journal anticonformiste qui ne tombe pas dans "l'anti-à-tout-prix". Un journal qui joue à fond la carte de l'information-conversation, de la participation des citoyens et de l'intelligence collective "open source". Oui, j'ai la faiblesse de croire qu'il y a la place pour un média de ce type en France. Et, je pense que la marque Libé peut porter ce message.

Pour autant, le produit final doit-il être un quotidien papier payant ? Je ne sais pas. Au fond, et sincérement, je ne crois pas. Ce n'est pas le pari que je ferais si j'étais en charge du problème. Car, essayer de sauver Libé, c'est peut être abandonner l'idée d'un Libé papier dès maintenant. Pourquoi ne pas avoir un quotidien uniquement en ligne ? Avec une édition papier payante, toute en couleur et au format A4, pour le week-end ou le dimanche.

Pourquoi ne pas se lancer dans une aventure sur le modèle du quotidien allemand Netzeitung uniquement en ligne ? Fondé en 2000 à Berlin, il emploie aujourd'hui 60 journalistes. Son chiffre d'affaires devrait être d'environ 8 millions d'euros cette année. Il permettrait de dégager, pour la première fois, quelques bénéfices. Il touche 1,2 millions de visiteurs uniques tous les mois. En bonne santé, il s'est même payé le luxe de racheter d'autres sites autour de la technologie, de la santé et de l'automobile et, aussi, une station de radio. Il vient même de lancer un site de "journalisme" citoyen : Readers-Edition.de.

Il me semble que c'est au prix d'un tournant radical, que Libé aura une chance de survivre à la crise qui le tue à petit feu et de se réinventer. Et cette révolution, je la commencerais en éliminant le support papier la semaine, pour le garder, éventuellement que pour une édition du week-end, voir du dimanche. Un gratuit donc. Mais pas un gratuit papier. Un journal mais pas seulement un journal. Un site d'infos et de services… au service de sa communauté de lecteurs. Pas facile. Mais Libé n'a plus rien à perdre. Et l'équipe ne peut compter que sur son audace. Alors chiche ?

9 comments:

  1. Peut etre que libé n'a pas pris le virage internet assez tôt, en tout cas aujourd'hui, il est l'un des seul à proposer une version web2.0 de son site. Chaque internaute peut réagir à chacun des articles postés sur le site, contrairement au figaro ou au Monde....

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  2. Tu oublies qu'un journal comme Libé doit vivre aussi dans les revues de presse (Europe 1, France-Info, France-Inter, Télématin…) très écoutées par le microcosme...

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  3. Intéressante idée, mais je crois que les journalistes de Libé ne sont pas prêt à franchir le pas.

    Et puis, Libé reste une marque attachée à du papier. Ils ont tenté le bi-média : c'est à mon avis la voie à suivre.

    Leur nouveau site web est plus ouvert aux participations des citoyens, mais j'ai un peu de doute quand on parle de journalisme citoyen. Le journalisme citoyen ne marche que s'il y a une équipe de journalistes professionnels qui sont là pour faire le nécessaire travail d'édition et de coordination éditoriale. Peut-être Libé en a la capacité, mais peut-être pas la volonté.

    A ce sujet, le site de cafebabel.com, que je gère, a fait ce pari : une base de journalistes et de traducteurs bénévoles dans toute l'Europe, coordonnés par une équipe de journalistes européens professionnels à plein temps basés à Paris. Une ambition nous anime, celle de donner corps au premier média européen. Cela fait 3 ans qu'on travaille en "pro", et je peux vous dire que le journalisme participatif, c'est un défi de tous les jours!

    Pour NetZeitung, c'est très intéressant ce qu'ils ont réussi à faire. Un des rares sites internet de news à ma connaissance qui arrive à équilibrer ses comptes. Et puis, le site de "readers-edition.de" est aussi très intéressant sur le concept du journalisme citoyen.

    Pour moi, ce qui fonctionne, ce sont les ponts entre une participation "citoyenne" et des exigences de qualité "professinonelles". Car, à l'heure actuelle, il faut que le journalisme sur le web gagne en qualité. C'est la clé d'un modèle économique viable.

    Pour l'instant, nous on y travaille à cafebabel.com!

    Alexandre
    www.cafebabel.com

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  4. @ Lezink

    C'est vrai que l'on peut commenter les articles sur Libé. Mais pas tous. J'en connais la raison. Mais je ne la comprend pas.

    On peut également commenter sur le Monde si l'on est abonné. Sans oublier 20 minutes.

    Cependant, le web 2.0 ce n'est pas seulement commenter des articles.

    La marque Libé, comme je l'écris, à une sorte de vocation à développer des outils de réseaux sociaux et de participation citoyenne, etc. Un voix qui peut lui permettre également de créer une activité rentable. Car je ne crois pas que l'info + les commentaires = une activité rentable.

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  5. @ Alex

    Les journalistes de Libé… et les autres. Une fois encore rien de spécifique à Libé. Les gens compétents ont toujours beaucoup de mal à plonger dans l'inconnu et à s'aventurer dans le changement. Car, par définition ils n'y sont plus aussi compétents et se mettent dans une situation inconfortable.

    Je suis d'accord avec vous sur le journalisme-citoyen. C'est pour ça que j'ai précisé "correspondant"-citoyen. Je crois, comme vous, à la paticipation citoyenne mais entourée d'une structure de journalistes professionnels. Tous correspondants. Mais pas tous citoyens.

    L'aventure Agoravox est un bon exemple. On y voit un débat citoyen. On y voit un relais citoyen. On n'y voit peu, voir pas, de journalisme citoyen. Je précise que j'aime beaucoup l'aventure Agoravox. Nous avons d'ailleurs travaillé pour eux.

    Au passage, bravo pour cafebabel.

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  6. Jean-Marc Collavet10:11 AM

    La mutation actuelle, qui touche Libé notamment, m'interroge. Comme m'interroge ta précision : "tous correspondants et non tous journalistes". Est-ce que sur les nouveaux supports, le journaliste sera identifié comme tel ? Ne mélangerons-nous pas tout entre journalistes citoyens et journalistes "anciens" ? Bref, le journaliste aura-t-il encore sa place sur le Web ? Tu me diras certainement : "oui, sous une autre forme, dans un autre registre, car on aura toujours besoin de metteurs en scène de l'information". Il y aura quand même un risque de grande confusion étant donné la grande profusion de sources auxquelles on sera – on est déjà – confronté. Ce n'est pas une question d'ego journalistique mais de perte de repères. Les journalistes "classiques" de presse écrite se rendent bien compte que leur plume n'a plus le même poids : ça les rendra plus humbles, et c'est plutôt une bonne chose. Mais la question est : qu'est-ce qui va changer sur le fond (le contenu de l'information) avec la mutation de la forme (le changement de support) ?
    Bien à toi

    JM

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  7. @ Jean-Marc

    Je ne suis pas un grand convaincu du journalisme citoyen, ne serait-ce que pour des raisons pratiques. À part, sur des sujets spécialisés et de l'info micro locale. Trouver de l'info c'est un métier qui prend du temps. Avoir un salaire pour le faire, ça pèse dans la balance. Mais, évidemment, j'aime toutes les expériences qui se font autour de cette idée.

    En revanche, je crois que tout le monde est en train de devenir un correspondant de presse potentiel.

    Mais, nous aurons toujours besoin des journalistes pour trier l'information… en plus des outils technologiques. Et nous en aurons de plus en plus besoin, en raison de l'augmentation de la masse d'information, comme tu le soulignes très justement.

    C'est la conversation qui est en train de changer notre métier. Le journaliste n'est plus un intouchable. Il ne peut plus se "cacher" derrière son média. Internet permet la conversation et le public réagit aux propos des journalistes.

    On est en train de passer d'un monologue (les journalistes vers les lecteurs) à un dialogue. Les journalistes vont devoir rendre beaucoup plus de comptes… même aux jusque-là anonymes. L'information ne peut que mieux s'en porter… le journalisme avec.

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  8. J'aime l'idée du dialogue s'installant enfin entre les journalistes et leurs lecteurs.
    Toutefois si c'est nouveau en PQ évoluant sur la mise en ligne de ces colonnes, cela ne rejoint-il pas, à mon sens, ce qui est, et demeure, un classique en matière d'information radiophonique ?
    En matière de journalisme citoyen je ne crois à rien de bon sans un encadrement professionnel. Et pas que pour trier.
    J'ai à ce sujet pas mal d'anecdotes datant de la période de l'avènement des radios dites libres.

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  9. Tirofijo1:19 PM

    Pourquoi Libé n'abandonne-t-il pas tout court ?

    Une version internet de libé ? On ne pourrait même plus l'utiliser comme papier toilette, ce qui est la dernière utilisation que l'on pouvait faire de ce "journal".

    Je ne verserais pas une larme sur la mort de ce torchon, même si j'ai eu quelque fois la faiblesse d'y collaborer en leur vendant des photos.

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