Mar 16, 2006

Témoignage de l'interaction possible journal/lecteur et papier/web avec le quotidien français l'Alsace


Internet a profondément changé le monde des médias. Nous sommes passés du monologue, à la conversation. Les médias qui ne mettent pas, dès maintenant, les outils en place pour devenir des facilitateurs, on peut de chance de transformer "leur atelier de fabrication de carosses en usine à voitures", comme dirait l'ami Francis ;).

Certains quotidiens ont commencé, depuis peu, utilisant par exemple les blogs. Avec plus ou moins de succès, selon qu'ils ont un ton institutionnel ou pas. Olivier Chapelle, responsable multimédia du quotidien français L'Alsace, nous décrit une expérience intéressante d'interaction journal/lecteur et blog/papier :

"Samedi 4 mars
Une tempête de neige sévit sur l'Alsace et la Franche-Comté, du jamais vu depuis vingt ans, avec 50 cm de neige dans la journée (et la nuit).

Dimanche 5 mars, 8h53
Un post sur le blog de L'Alsace - Le Pays appelle les lecteurs internautes à nous envoyer leurs photos numériques de neige par mail.

Dimanche 5 mars, 10h
Un post sur le blog fait le point sur les problèmes de train. Une mise à jour sera faite vers 17h.

Dimanche 5 mars, 12h
À cause de la neige, seuls 30% des abonnés ont pu être livrés. Pour compenser, le site web devient entièrement gratuit et un post sur le blog prévient les lecteurs de ce cadeau. Conséquence : +89,4% de pages vues, +45,6% de visiteurs par rapport au dimanche précédent (mais l'actu a évidemment aussi son rôle à jouer dans cette augmentation).

Dimanche 5 mars, 18h30
Plus de 200 photos nous sont parvenues, 150 ont été mises aussitôt en ligne sur le blog (redimensionnées et retraitées).

Lundi 6 mars, 6h
Dans la version papier, une page (photo du haut) reprend quelques photos du blog, dans une séquence de huit pages consacrée aux intempéries.

Mercredi 8 mars
Seconde page de photos extraites du blog.

Jeudi 9 mars
Plus de 700 images nous sont parvenues et ça continue à arriver... La météo nous incite à récidiver en demandant des photos des inondations qui commencent...

Vendredi 10 mars
Lancement sur le site d'un service d'album photos, baptisé "objectif photos" (photos d'actu du journal, photos des internautes, fonds d'écran à l'adresse).

Samedi 11 mars
Parution d'un hors série de 16 pages sur l'événement, dont deux strictement composées d'images du blog (et d'autres photos des internautes sont utilisés dans les autres pages)."

Voilà une bonne illustration de la complémentarité internet/papier mais aussi de la mise en place d'une véritable interactivité avec la communauté des lecteurs. Rien de très compliqué. Juste une façon différente de voir le rapport journal/lecteur. Que dites-vous de ce retour d'expérience ?

PS : n'hésitez pas à nous faire part de vos expériences. Les colonnes de ce blog vous sont ouvertes.

8 comments:

  1. Question: dans le hors-série, les photos des blogueurs ont-elles été payées par le journal? Si oui, c'est bien vu que le hors-série se vend et que l'Alsace fait de l'argent avec. Si non, pour quel motif? Parce qu'en ce cas, pourquoi continuer à faire appel à des agences ou des photographes quand on a besoin de photos...? Que l'interaction existe est une excellente chose. Cela montre au moins que l'Alsace pourra insuffler un peu de modernité aux Dernières Nouvelles d'Alsace lors de leur rapprochement. Mais que les blogs ne soient pas utilisés comme source gratuite d'information par les journaux. Une photo publiée a un prix, qu'elle vienne d'un photographe professionnel ou d'un blogueur.

    Christophe

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  2. Je suis embJe suis mal, là, car Christophe a déjà dit à peu près ce que je pensais. Mais je voulais témoigner quand même :
    Effectivement, si l’idée d’interaction me semble louable (je pense en particulier à l’idée d’annoncer sur le blog que le journal peut être consulté gratuitement en ligne, car une majorité d’abonnés n’ont pas été servi) cette partie là me plait assez.
    Mais en tant que journaliste professionnel (et très précaire), je ne peux absolument pas cautionner cette pratique qui consisterait à remplacer la production de professionnels (en l’occurrence des photographes) par le travail de lecteurs. Même rémunérés au tarif de la pige photo (ce dont je doute sérieusement : ils n’auraient pas publié plusieurs centaines de photos si elles avaient toutes été payées à leur juste prix).
    Qu’un quotidien régional soit là pour apporter une info, et un service à ses lecteurs, ok. Qu’il profite de ses lecteurs, et affaiblisse par là même la valeur du travail des journalistes, non.

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  3. Max228:33 AM

    Si on suit votre raisonnement, il faudrait , par exemple, payer les internautes qui interviennent sur le forum ou sur les blogs, sous prétexte qu'ils écrivent pour un titre de presse... On n'en sort plus !

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  4. je vais essayer de répondre aussi bien aux questions qu'aux angoisses. Non, les photos des blogueurs n'ont pas été payées, ni pour leur mise en ligne ni pour leur publication, et il n'y a à mon sens aucune raison de le faire : je ne crois pas que l'on ait déjà vu un journal payer une pige à un lecteur sous prétexte qu'il nous a adressé un courrier qu'on a publié! Il y a des choses qu'il ne faut pas mélanger, avec ou sans internet : il y a l'info, qu'on paie, et l'expression, qu'on accepte. Image ou texte, la problématique est la même : le journal paie ce qu'il commande ou ce dont il a besoin et accorde un espace gracieux d'expression à ses lecteurs. Le fait que ce soit une plus-value pour le journal n'entre à ce niveau pas en ligne de compte : personne n'achète un journal pour le courrier des lecteurs (ou leurs photos), même si ce type d'articles fait partie des plus lus!
    Dans le cas précis de notre hors-série spécial neige (vendu en effet, mais pour la somme symbolique d'un euro, qui couvre juste les frais), les photos envoyées pour le blog étaient au nombre d'une vingtaine, sur un total approchant de la centaine. Les autres étaient le fruit de photographes rémunérées. La répartition est bien celle que j'ai pointée du doigt auparavant : il y a les photos nécessaires, informatives (aéroport bloqué, carnaval annulé, problèmes routiers...) pour lesquels des pros ont été mandatés, et il y a des photos d'émotion, de scènes insolites, de proximité immédiate, pour lesquelles il était matériellement impossible de déléguer un photographe de notre équipe ou un pigiste puisque personne ne pouvait à l'évidence les programmer sur un agenda! Avec une équipe d'une douzaine de photographes professionnels, on est assuré de saisir en plus d'un millier d'images tout ce qui est important pour tous, mais on ne peut en aucun cas s'approcher de ce qui est important pour chacun.
    Quel que soit le réseau de correspondant photo qu'on a su construire, il est humainement impossible d'avoir un maillage du territoire qui corresponde à celui de notre lectorat. En lançant cet appel sur notre blog, nous ne souhaitions pas remplacer le travail de nos pros, déjà à l'oeuvre depuis longtemps. Nous voulions surtout nous approcher au plus près des gens concernant cet événement : comment cela a-t-il été vécu dans tel village, dans tel quartier ou lotissement, dans tel pâté de maisons ou telle rue? C'est de la micro-locale qu'aucun photographe pro ne pouvait réaliser, faute de temps, à l'évidence, mais aussi faute de moyens de déplacement vues les condiion météo.
    Sortons du cas d'école de l'épisode de neige. N'imaginant pas que les premiers commentaires sur ce post relèvent du corporatisme, je ne peux que les attribuer à la difficulté intrinsèque à changer de paradigme : le circuit d'édition ne va plus du haut (les pros) vers le bas (les lecteurs) en une verticalité bien connue (le broadcast), mais devient clairement rhizomatique (comme dirait Deleuze), sans direction imposée, de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche et de gauche à droite. La loi de l'info, c'est de circuler, mais rien n'en fixe plus les règles de circulation. Pas de priorité ou de stop, les feux sont tous au vert, en permanence.
    Je me laisse aller, mais le fait est que les producteurs et les diffuseurs d'infos ne sont plus exclusivement les pros. Ils ne l'ont, de fait, jamais été, mais internet a changé les règles, donnant des droits "équivalents" à chacun. Pas question de pleurnicher sur notre sort de malheureux journaliste dépossédé de sa raison d'être : réjouissons nous au contraire! L'info qui remonte, photo ou texte (j'insiste), est un plus pour le journal, elle doit être vérifiée, encadrée, mise en forme, bref structurée pour diffusion. Pendant ce temps, les producteurs professionnels de contenus peuvent s'atteler à d'autres tâches, autrement valorisantes : enquêtes, reportages de fonds, interviews de qualité.
    Je termine enfin : toute photo a un prix, disent ici certains. Je dis clairement non. Mais elle a à l'évidence une valeur. Qui n'est pas forcément financière : exposer une image est aussi lui rendre hommage... Et c'est pour cela que nous avons été remerciés par nos photographes amateurs pour l'utilisation de leurs images. Leurs vies, la vraie est dans le journal : enfin une preuve qu'on s'intéresse à eux!

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  5. Bonjour,
    En réponse à Olivier (qui parle du journal à la troisième personne, j’imagine que vous êtes membre de l’équipe de rédaction).
    Je met à votre crédit un certain nombre de point qui m’obligent à nuancer ce qui avait pu apparaître pour un jugement très sévère : effectivement, un supplément vendu un euro, ça couvre juste les frais (même si je ne l’ai pas eu entre les mains, je ne sais pas si il y avais de la pub… mais je chipote, là :)
    Deuxième point, la proportion de 20% de photos que nous qualifierons de « non professionnelles » et le reste de votre discours sur la profession confirme votre respect, ce que je met aussi à votre crédit.
    Je ne suis par contre pas vraiment d’accord avec deux éléments de votre argumentation : « le journal paie ce qu'il commande ou ce dont il a besoin et accorde un espace gracieux d'expression à ses lecteurs » : Le fait même de passer un appel sur le blog pour demander d’envoyer les photos, ça n’est plus la même chose qu’un envoie SPONTANNE d’un lecteur. Vous jouez sur les mots, ça n’est pas très juste.
    Deuxième élément de réponse qui m’a coincé : « personne n'achète un journal pour le courrier des lecteurs (ou leurs photos), même si ce type d'articles fait partie des plus lus! » : là, je ne suis carrément pas d’accord du tout : j’ai été chef d’agence pendant 3 ans dans une locale rurale : vous savez très bien (prétendre le contraire serait mentir) que la présence du simple nom d’une personne, a fortiori une photo, fait grimper les ventes d’un numéro de façon exponentielle. Il existait même, dans la zone où je travaillais, un mensuel qui vivait exclusivement de ce besoin de reconnaissance, de notoriété locale :( Publier les photos des lecteurs, c’est bien plus que « lui rendre hommage », c’est bel et bien augmenter les ventes.
    Ceci étant dit, concernant la troisième partie, sans doute la plus intéressante, sur le « changement de paradigme », je ne peux que confirmer ma similitude de point de vue. Le changement est en cours, tel que vous le décrivez (voir par exemple le bouquin de Joël de Rosnay, « la révolte du pronétariat ») . Je ne suis pas sûr que les conclusions, et la pratique que vous en tirez au niveau du journal soit la bonne, ou du moins la seule applicable, mais je me garderai bien de vous donner le moindre début de leçon de ce point de vu :) c’est pour l’instant encore quelque chose qui nous dépasse.
    Au final, je résumerai par : bravo pour l’originalité de la démarche, mais s’il n’est « Pas question de pleurnicher sur notre sort de malheureux journaliste dépossédé de sa raison d'être » je pense qu’une interrogation sur les limites entre journalisme et participation citoyenne mérite d’être posée. Les deux sont complémentaires, et peuvent profiter des nouvelles technologies. Mais ça ne peut pas être la même chose.

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  6. Je serai plus bref qu'hier (peut-être), j'ai encore plus du boulot! ;-) Je suis en effet journaliste, responsable du service multimédia (id est je gère tout ce qui concerne notre site web et j'écris dans notre version imprimée les articles concernant les nouvelles technologies). Mais assez parlé de moi.
    Pour qu'il n'y ait plus lieu de chipoter : pas de pub dans le hors série.
    Je suis d'accord pour dire que les photos n'ont pas été envoyées spontanément, mais on ne peut pas parler de commandes non plus : "si vous avez des photos, envoyez-les nous et on les publiera", c'est différent de "Rendez-vous salle des fêtes à 20h pour une remise de médailles", non?
    Concernant votre remarque sur la hausse des ventes liée au passage d'une photo d'une personne, elle est exacte, mais à l'échelle micro-locale, pas à l'échelle du titre. Ce que je veux dire, c'est précisément qu'on est ainsi arrivé à parler, à montrer, à faire interagir des gens qu'on aurait jamais eu l'occasion de mettre autrement dans le journal. La micro-locale (quartier, coin de rues...) est la règle en milieu rural, mais l'exception en milieu urbain ou semi-urbain : il est tout bonnement impossible dans une agglomération de 200 000 personnes de parler de tous, ce qu'il est plus facile à faire dans un chef-lieu de canton rural.
    Vous n'êtes pas sûr des conclusions, des pratiques : rassurez-vous, moi non plus! On tatonne, on cherche, on expérimente et, si ça marche, on prévient les confrères! ;-)
    Concernant la différence entre journalisme et participation citoyenne, j'espère qu'internet (pour faire court) permettra aux journalistes de davantage remplir leur fonction qui, à mon sens et même en locales, est moins de couvrir des kermesses ou des marchés aux puces que de mener des enquêtes, de faire des portraits et des interviews, de donner des perspectives et de dénicher ce qui n'est pas prévu de l'être...
    Désolé d'être un peu lapidaire mais il faut que j'y retourne,
    A bientôt j'espère
    Olivier

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  7. Sacré Olivier ;) C'est une sorte de cautérisateur à commentaires ;o)

    C'est étrange ! J'ai comme l'impression qu'on reproche (à renfort de récriminations théoriques) à l'Alsace de faire du neuf. Je n'ai jamais lu dans un forum qu'il était inadmissible que Vidéo Gog ne rétribue pas toutes les vidéos diffusées à l'antenne et que celà portait un grave préjudice aux journalistes du 13h00 ;). Le cas est identique : dans un quotidien il n'y a pas que du rédactionnel, il y a aussi du ludique (bientôt du sudoku partout), du service (le cours du Porc du Télégramme est essentiel) et des courriers de lecteurs. Au contraire, c'est cette alchimie qui rend le produit consommable.

    Au passage, je salue le travail de Mister Mignon, insatiable fureteur au service des idées nouvelles provenant des entreprises de presse. Ca change de ses premiers billets ou il râlait de ne pas voir ses idées mises en oeuvre par ces même entreprises ;)

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  8. Merci JF.
    Sinon pas nécessaire de rajouter un commentaire à la réponse d'Olivier. Il a dit mieux que moi… ce que je pensais.

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