Dec 10, 2005

"Le contenu seul ne peut pas gagner"

"S'agit-il de sauver les quotidiens ?" C'est la question que se pose sur son blog Jeff Jarvis (bio), journaliste et consultant média américain. Sa réponse : NON. "Il ne s'agit même pas de sauver des emplois", continue-t-il. "Il ne s'agit pas de sauver quoi que ce soit, d'ailleurs".

Alors de quoi s'agit-il ? "D'essayer d'avoir une idée des opportunités qu'internet offre et de ce qui va en sortir". D'après Jeff Jarvis (et d'autres), ni le contenu, ni la diffusion ne sont les maîtres du jeu. C'est la conversation qui est la reine. L'interaction entre le consommateur et le producteur, le consommateur avec les autres consommateurs…

J'étais, hier soir, à une conférence du Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of Technology), à New York. Fascinant. Walter Bender, patron de ce labo de recherche, insistait sur l'idée qu'il y a deux groupes de médias : les médias de construction (l'ordinateur) et les médias de consommation (journaux, radio, TV, téléphone…). Autrement dit, les médias actifs et les médias passifs. Les premiers permettent la conversation. Les autres sont un monologue.

La nature humaine a une tendance à la participation, à la socialisation. Il est donc logique (non ?) que nous nous tournions vers les médias de construction.

Ce qui fait écho, en quelque sorte, à l'étude dont j'ai déjà parlée ici "The creative man". Et qui explique combien les entreprises ont besoin de repenser leur système d'organisation afin de laisser la place à la créativité "naturelle" de chacun. L'envie de construire ! Vous me suivez ?

Aussi, le transfert progressif de nos habitudes de consommation des médias passifs vers les médias actifs (inter-actifs) semble inéluctable. Il est en route. Les jeunes générations les ont déjà adoptés. C'est "tellement plus fun", comme dit ma fille de 14 ans. C'est tellement plus "proche". Et la proximité n'est-ce pas une des clés de la réussite d'un média ? Parlez-moi de moi. Mieux. Laissez moi parler.

Le consommateur veut prendre la parole. Il semble vouloir en finir avec le monologue des marques. Médias compris. Il a son mot à dire. Il compte bien prendre part à la conversation. Ces espaces de socialisation sont en création ou en développement sur la toile. La presse a ici un rôle naturel à jouer. Informer… mais aussi faciliter. Faciliter la conversation autour de l'information.

Robert Murdoch l'a bien compris. "Notez bien qu'il n'a pas acheté une entreprise de contenu ou de diffusion avec des employés et une imprimerie quand il a acheté My Space. Il a acheté une entreprise de "relationships", explique Jeff Jarvis dans son post. Il nous faudrait donc "changer l'essence profonde de ce qu'est un journal."

"L'information est devenue un produit. Merci Internet. Donc nous devenons trouver d'autres moyens pour nous différencier", explique Hubert Burda, éditeur allemand de Focus dans le Herald Tribune (ici en anglais). "Le contenu seul ne peut pas gagner. Vous devez construire et interagir avec vos audiences."

"Nous devons accepter la réalité du marché et arrêter d'espérer que ça ne va pas changer", écrit Jeff Jarvis. C'est au contraire d'enthousiasme et de passion dont il nous faut faire preuve. Car l'instant est sans doute l'un des plus fascinants qu'aient jamais connu les médias. Nous avons l'opportunité d'être un acteur de cette révolution en marche… avec ou sans nous.

Le public veut participer, veut échanger. Aidons-le. Devenons, en plus d'être des fournisseurs de news, des canaux de facilitation de l'échange, de la création, de la recherche et de la socialisation autour de l'information. Et, réinventons la salle de rédaction sur la base de ces notions tout, comme le dit Jarvis, en se "concentrant sur notre vraie valeur ajoutée : rapporter l'information".

Le débat n'est pas print ou web… ou même télé ou radio. L'information ne se définie pas par le médium utilisé. L'information est un service. La marque d'une entreprise de presse c'est l'ensemble des services qu'elle rend à son audience. Pas un morceau de papier. La question est donc, comment continuer à rendre service ? Comment améliorer la qualité des services ? Comment anticiper les besoins des lecteurs, auditeurs, internautes… ?

Le consommateur veut plus que de l'info. Travaillons à lui donner la meilleure info possible. Et, offrons lui les produits et services dont il a besoin et qu'il estime être du ressort des entreprises de presse. Soyons ce facilitateur, cet intermédiaire intelligent, ce medium au sens éthimologyque stricte du terme : milieu.

La numérisation nous offre des possibilités infinies. Explorons-les. Essayons. Travaillons sur les complémentarités entre les supports existants et le numérique. Le consommateur est déjà convaincu. Reste à convaincre, pour la pérénité de nos business, l'annonceur. C'est un élément clés des stratégies numériques. Pas de business sans lui, non plus. Reste à lui expliquer combien les outils pour mesurer impact et retour sur investissement sur les produits numériques sont puissants et vont gagner en précision.

Jeff Jarvis a fondamentalement raison. Il ne s'agit pas de sauver quoi que ce soit. Il s'agit d'inventer l'information et les supports de demain, aujourd'hui. D'y adapter l'existant. Le champ est libre. Les coûts d'entrée sont faibles. La passion existe dans les salles de rédaction… et en dehors. Les énergies sont là. Le professionnalisme aussi. À nous de savoir rediriger ses qualités. À nous de savoir aussi faire venir les talents, en particulier technologiques, dont nous avons besoin. Inventons !


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2 comments:

  1. Pierre Vennat1:31 AM

    Le CONTENU seul ne peut pas gagner...
    Sans doute (malheureusement) vrai.
    Il semble en effet que le journal au meilleur CONTENU, qui ne serait pas présenté selon les novueaux artifices de la mise-en0page, de l'infographie, etc., ou qui serait mal distribué etc. est voué au déclin. Hélas (je dis hélas parce que je trouve cela malheureux).
    Alors qu'il est possible que le journal au CONTENU plus médiocre mais qui aurait pour lui tous les avantages (site Internet intéressant), bon système de distribution, belle mise en page, équipe de relationnistes et de publicistes eefficaces qui réussisent à convaincre les gens que le média en question est un incontournable, que cela soit vrai ou faux, sans compter la convergence (le journal qui appartient, comme TVA-Journal de MONTRéal, magazines, librairies, etc), au même proporitéaire qui dans un annonce l'autre et en fait une roue qui tourne constamment, ait du succès plus qu'un autre.
    Bref, vrai que LE CONTENU SEUL NE PEUT PAS GAGNER...
    Vrai donc qu'il faut y ajouter autre chose (Internet, multimédia, système de distribution adéquat, belle mise ne mpage, photos, etc.
    Mais pour ceux qui se respectent: LE CONTENANT SEUL PEUT PEUT-ETRE GAGNER MAIS NE MÉRITE PAS DE GAGNER SI SON CONTENU N'EST PAS VALABLE.
    En un mot, un CATALOGUE, par exemple, pourrait être très populaire, très rentable, très utilisé. Il ne mériterait pas d'être considéré comme un MÉDIA.
    Dans tout le débat engendré cette semaine par une déclaration citée par Jeff (pas nécessairement d elui, mais c,est lui qui nous l,a fait connaître, selon laquelle les éditeuirs de médias ne sont pas dans le business pour l'information mais pour faire des sous avec la publicité), il a oublié une chose.
    Les journalistes, eux, ne sont pas dans ce business pour faire des sous (même si ils espèrent- particulièrement les pigistes actuellement trop souvent souspayés pouvoir au moins gagner honnêtement leur vie).
    Mais pour informer... Donc, normalement, même s'ils admeettent que pour diffuser leur CONTENU, il leur faut un bon CONTENANT et que plus personne (enfin, j'espère) ne nie l'importance de l'Internet dans le métier, une coquille vide, un CONTENANT (si rentable soit-il) qui n'aurait pas un CONTENU digne de ce nom, n,a pas d'intérêt pour eux.
    pierre vennat

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  2. Philippe Gauthier5:59 PM

    Tu n'as rien compris à l'argument de Jeff, Pierre, mais il faut dire que c'est de la philosophie d'avant-garde sur la nature d'Internet... Le contenu ne permettra pas de gagner de batailles sur Internet pour la même raison qu'iln'aide pas à la vente d'abonnements au téléphone: Internet n'est pas un média adapté à la diffusion de contenus très structurés. C'est d'abord un moyen de communication interpersonnelle, comme le téléphone.

    Internet met des personnes en relation entre elles; ces personnes peuvent ensuite discuter, s'échanger des choses, etc, mais l'essentiel reste la communication de personne à personne, comme avec le téléphone. Les sites qui fonctionnent le mieux sont ceux qui permettent l'échange spontané entre les utilisateurs; c'est pourquoi l'échange de fichiers spontanés entre usagers (style BitTorrent ou Napster) fonctionnera toujours mieux qu'un site organisé par une compagnie de musique, où l'on peut obtenir de la musique gratuitement dans un environnement "contrôlé" par le diffuseur: parce dans le premier cas, c'est de la communication, dans le second, une relation à sens unique.

    Les médias dépensent des milliards pour acquérir ou produire du contenu dont la plupart des Internautes se moquent: ce que veulent les Internautes, c'est communiquer, échanger, s'exprimer ENTRE EUX - ils n'ont pas besoin de guide corporatif pour leur dire comment faire.

    Ce n'est pas que le contenu, de qualité ou non, n'ait aucune place sur Internet; c'est simplement que le contenu est un enjeu marginal. Même chose pour le téléphone, d'ailleurs. Je n'ai pas les chiffres sous la main, mais l'industrie du téléphone dans le monde, c'est quelque chose comme 5 à 10 fois le chiffre d'affaires des médias, du cinéma et de la musique RÉUNIS. Il est aussi à noter qu'aux premiers jours du téléphone, les compagnie distribuaient du contenu "en ligne": rediffusion de concerts ou autres événements en direct. Cette voie a été abandonnée avec l'arrivée de la radio, en grande partie parce que cela n'intéressait guère les gens. La connectivité était et demeure plus importante que le contenu. Les gens sont prêts à payer beaucoup pour reste en contact entre eux, mais pas tellement prêts à payer pour le fameux contenu.

    Dans un sens, c'est rassurant pour les médias. Il restera toujours un niche en dehors d'Internet, même réduite. Et personne n'est près de trouver la formule de diffusion de contenu qui va raffler tout le public - une telle chose ne peut pas exister sur le net. Ce qui risque de marcher, ce sont des médias beaucoup plus proches des soucis des gens: pourquoi les nids de poule ne sont-ils pas bouchés sur ma rue? Comment se fait-il qu'il y a pénurie de places de garderies dans mon quartier? Les gens poseront les questions, ce sera aux journalistes de trouver les réponses.

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